Faire son épicerie dans les poubelles

Texte paru dans La Presse le 17 janvier 2007

Manger dans les poubelles

Des kilos de nourriture sont jetés, chaque jour, avant même d’avoir pris le chemin des épiceries. Pourquoi ? Diverses raisons : esthétisme, surplus, invendus. Pourtant, la plupart de ces produits sont consommables. D’ailleurs, un professeur américain qui étudie le gaspillage alimentaire depuis plus de 10 ans, estime que 40 à 50 % de la nourriture produite est jetée avant même d’atteindre les tablettes des supermarchés. Au Québec, impossible d’avoir des chiffres. Les détaillants en alimentation restent muets.

Laitues, tomates, choux-fleurs, pamplemousse, pain, fines herbes. Voici certains produits en parfait état que l’on trouve en fouillant dans les poubelles industrielles. Des organismes pratiquent ce qu’on appelle le « dumpster diving », littéralement, plonger dans les ordures. Ils récupèrent de la nourriture qui autrement, finirait dans les sites d’enfouissements. La Presse a suivi des membres de l’Être Terre ( finaliste des prix Phénix 2006) lors de leur collecte hebdomadaire.

Vendredi soir, 18 h 30. Le groupe d’une dizaine de personnes est prêt. Harnaché, casqué, les cyclistes partent en mission récupération même si une pluie fine tombe. Direction un grossiste de fruits et légumes biologiques. Arrivés sur place, ils sautent dans le premier conteneur. Rien d’intéressant. Dans le deuxième, ils trouvent des bottes d’oignons verts biologiques puis partent à l’assaut d’un troisième qui est plein. Sur le dessus, des dizaines de boites de carton qui n’ont même pas été ouvertes. Elles sont remplies de laitues encore bien rangées et en bon état. Le groupe décide de fouiller le fond du conteneur. Bonne décision. Des tomates cerise et des concombres anglais feront partie de la récolte hebdomadaire. Les récupérateurs remplissent à pleine capacité trois bacs verts de recyclage. C’est tout. Il n’y a plus de place. Les boites restantes partiront donc au site d’enfouissement, ainsi que le carton, qui est pourtant recyclable.

20 h. Dernier arrêt. Une boulangerie qui leur donne les pains invendus. Trois sacs poubelles au total. Contrairement à la journaliste, le groupe est surpris. C’est peu. Normalement c’est environ 10 sacs poubelles.

Le groupe a fouillé environ 30 minutes dans le conteneur. Personne ne les a dérangés. « Il arrive que des employés nous voient, mais ils nous connaissent et il n’y a aucun problème », souligne le fondateur d’Être Terre, Yan Levasseur. D’ailleurs, la police de Montréal a confirmé à la Presse que fouiller dans les poubelles n’est pas un acte criminel. Si les policiers reçoivent une plainte, ils vont demander aux gens de quitter les lieux, mais ne procéderont à aucune arrestation.

D’autres récupérateurs

Actuellement à Montréal, plusieurs groupes, comme l’Être Terre, récupèrent ainsi de la nourriture dans les poubelles. D’ailleurs, l’émission de Télé-Québec, la Vie en vert, a suivi un autre de ses organismes, la Coop Généreux, dans ses tournées de récupération. Le reportage mettait la table à une mission proposée à un épicier du Mile-End, celle de ne pas jeter la nourriture invendable, mais propre à la consommation, pour qu’un organisme la récupère. La première partie du reportage sera diffusée ce soir à 19h, la deuxième mercredi prochain.

La journaliste Ariane Paré-Legal était soufflée du montant de nourriture comestible récupérable. « J’ai été aussi sidérée de voir la variété des produits qui sont jetés. On peut pratiquement choisir son menu », souligne-t-elle.

Des étudiants de l’UQAM offrent aussi de manière hebdomadaire des repas confectionnés en majorité d’aliments récupérés. Une collecte permet de préparer un dîner pour 50 à 80 personnes. « L’hiver dernier, je n’ai pas acheté de fruits et légumes de toute la saison », souligne Olivier Lamoureux, l’un des étudiants qui organisaient les dîners l’année dernière et qui pratiquent la récupération depuis plusieurs années.

Ce dernier souligne cependant que plusieurs supermarchés empêchent dorénavant la récupération. Les membres de l’Être Terre ont remarqué la même chose. « Plusieurs supermarchés compactent la nourriture et d’autres nous en privent l’accès », ajoute Olivier Lamoureux.

D’ailleurs, les récupérateurs de nourriture préfèrent qu’on n’identifie pas leurs endroits de fouille. « On ne veut pas qu’on nous en interdise l’accès », explique Yan Levasseur.

Le mouvement Freegan

Cette récupération de nourriture est loin d’être unique à Montréal et a donné lieu à la naissance du Mouvement Freegan à New-York. Les membres récupèrent la nourriture, mais aussi d’autres biens de consommation jetés dans les poubelles. « Les grandes compagnies gaspillent un nombre incalculable de ressources chaque jour. Les consommateurs qui sont bombardés de messages des compagnies leur disant qu’il faut acheter autre chose de mieux, nouveau, plus gros et performant, font la même chose et jettent. Nous on récupère et on sensibilise », souligne Madeline Nelson, membre du mouvement new-yorkais.

L’industrie n’a aucun chiffre

Les grands de l’alimentation restent muets sur la quantité de nourriture qui est jetée. Le Conseil canadien des distributeurs en alimentation (CCDA) qui les représente explique qu’aucun chiffre n’est disponible sur le gaspillage avant consommation.

Toutefois, Timothy Jones, un anthropologiste de l’université de l’Arizona à Tucson analyse la perte de nourriture depuis plus de 10 ans. L’une de ces études, datant de 2004, indique que 40 à 50 % de la nourriture produite ne serait jamais mangée. Il conclut que le gaspillage de nourriture coûte des milliards chaque année et a des impacts environnementaux énormes. Le professeur évalue que le gaspillage serait du même ordre au Canada. « Les chiffres sont semblables quoique légèrement moindres si je me fie à quelques données collectées à Montréal », a constaté Timothy Jones.

Les banques alimentaires se donnent un plan pour récupérer plus

L’association québécoise des banques alimentaires estime qu’elle pourrait récupérer encore bien des kilos de produits qui sont jetés. D’ailleurs, l’association mettra un plan en action en mai 2007 pour récupérer davantage. Depuis novembre dernier, un employé fait l’inventaire des fournisseurs afin d’établir ce plan de sollicitation.

Du côté de Moisson Montréal, on avoue ne pas récupérer le maximum des produits jetés. « Certains méconnaissent notre rôle, ont des craintes pour la santé et choisissent de jeter. Il y a encore beaucoup de pertes », explique Johanne Théroux, directrice générale de l’organisme à but non lucratif.

Pourtant, l’organisme scrute à la loupe la nourriture donnée, soumise aux règles d’hygiènes de la ville de Montréal. « Souvent la nourriture est rejetée pour des raisons esthétiques. Une carotte difforme est très comestible », ajoute Johanne Théroux. De plus, Moisson Montréal composte la nourriture périssable non distribuée.

L’organisme peut compter sur plusieurs groupes qui donnent régulièrement de la nourriture invendable. Kraft fournit 12 % des produits distribués par Moisson Montréal, tandis que la Fédération des producteurs de lait du Québec donne annuellement 500 000 litres de lait aux banques alimentaires.

Chiffres des banques alimentaires du Québec

Les banques alimentaires du Québec reçoivent 30 millions de kilos de denrées par année. Après un tri, 25 millions de kilos sont redistribués. Ce qui représente 100 millions de $.

Chiffres de Moisson Montréal

Moisson Montréal reçoit 740 870 kilos de denrées en moyenne par semaine dont 359 057 kilos de fruits et légumes frais

Moisson Montréal composte 88 % des déchets. Le compost est redistribué à un agriculteur qui fournit des plants pour les jardins communautaires.

Lors de l’exercice 2005-2006, selon son rapport annuel, Moisson Montréal a reçu 10,9 millions de kilos de denrées, dont 8,8 millions, des fournisseurs réguliers.

De cette quantité, 44,5 % était des fruits et légumes, 8,9 % des produits céréaliers et 7,9% des viandes et substituts.

L’histoire du reportage

Pour en savoir plus

 

Le mouvement Freegan ( en anglais)

La Vie en vert

Moisson Montréal

L’association canadienne des banques alimentaires

Conseil canadien des distributeurs alimentaires

 

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