Texte écrit lors du décès de mon père: Ça n’arrive pas qu’aux autres…

Ironiquement, c’était la première fois que je réalisais mon rêve d’être publiée dans La Presse… La lettre de la semaine… Et tout aussi ironiquement, c’est après la mort de mon père que j’ai décidé de ne plus attendre pour réaliser le rêve de ma vie : être journaliste… Voici cette lettre publiée le 13 juillet 2003 dans la Presse.

Ça n’arrive pas qu’aux autres…

Je n’oublierai jamais ce dimanche 1er juin 2003 et maintenant ce mercredi 25 juin, lorsque ma sœur m’a appelée sur mon cellulaire pour me dire que mon père était parti, que sa lutte était terminée.
Il est presque 9 h et je regarde le grand prix de Formule 1 de Monaco. Le téléphone sonne et je vois que c’est le numéro de mes parents en France. Je trouve ça bizarre, il est bien tôt pour que mes parents m’appellent.

Je réponds.

C’est ma mère qui me parle de la température très chaude en France jusqu’à ce que je l’interrompe en lui demandant quelle était la raison de son appel. « Ton père est tombé de vélo », me dit-elle. Et ? « Et bien il s’est fait très mal, il est tombé sur le visage et il est défiguré ».

Je me redresse dans mon lit en l’écoutant et je commence à trembler. Elle ajoute qu’il a fait un arrêt cardiaque en arrivant à l’hôpital, car le sang qu’il avalait l’étouffait. Lorsque j’entends ce mot d’arrêt cardiaque, mon propre cœur semble s’arrêter à son tour. Mais après un court massage, son cœur est reparti. Le mien aussi!

Mais que s’est-il passé ? Mon père fait du vélo depuis plus de 10 ans maintenant. La plupart du temps seul et sans casque. Ce dimanche matin là, il était accompagné de trois autres personnes et il portait son casque pour l’une des rares fois. Il a l’habitude d’accrocher son K-Way autour de la barre transversale de son vélo. Il semble que ce dernier se soit décroché pour bloquer la roue avant. Le vélo a donc stoppé net alors qu’il entamait une petite descente sur une mauvaise route. La roue de derrière s’est levée et mon père a fait un vol plané pour atterrir sur le visage. Il a laissé son nez sur la route. Mais tout ceci n’était rien et a vite guéri. Il semble que la chirurgie esthétique a fait beaucoup plus de progrès que la guérison de la moelle épinière.

Mais il y avait eu une conséquence beaucoup plus grave à sa chute. En atterrissant ainsi, il y a eu un choc au niveau du cou. Ce que l’on appelle communément « le coup du lapin ». Et voila, fracture de la sixième vertèbre cervicale et lésion de la moelle épinière avec toutes les conséquences sur la mobilité des bras et des jambes.

S’ajoutait du sang dans les poumons, augmentant le risque d’embolie et d’infection. Le verdict des médecins est, comme toujours, le plus pessimiste possible : tétraplégie avec seulement espoir de retrouver l’usage éventuel de ses mains.

Mon père a passé plus de trois semaines en réanimation, car il ne pouvait pas respirer sans l’aide de la machine. Mais depuis quelques jours, il était très conscient de son état de paralysie, trop conscient pour ne pas y penser.

Lorsqu’il s’était, pour ainsi dire, réveillé, il pensait qu’il venait d’avoir l’accident alors que cela faisait 20 jours qu’il était en réanimation. Il ne se souvenait pas de m’avoir vue alors que je suis allée à son chevet tous les jours durant les deux semaines que j’ai passé en France. Un médecin nous avait prévenus. Les médicaments administrés sont tellement forts que cela affecte la mémoire. Les personnes en réanimation ne se souviennent plus des événements qui se sont déroulés alors qu’elles étaient sous l’effet de la morphine et c’est tant mieux. Pourtant lorsque je lui parlais, il me reconnaissait et me répondait par des mouvements du visage.

Si les médecins avaient décidé d’être pessimistes et nous donner la pire des prévisions, cela augmentait notre volonté et notre optimisme, mais c’était sans compter sur celle de mon père de ne pas finir sa vie dépendant. Nous voulions encourager mon père à se battre. C’était un homme en pleine forme et en santé. C’était un homme de la terre, un agriculteur, un homme actif qui nous avait toujours dit qu’il ne voulait pas finir sa vie comme un vieillard grabataire.

Il a décidé la nuit dernière d’arrêter le combat et une infection foudroyante des poumons s’est déclarée. Quelques jours plus tôt, il avait demandé à ma sœur de mettre en ordre ses papiers au niveau de l’héritage et lui a fait comprendre qu’il ne voulait pas lutter.

Comme toujours, il suffit d’être touché personnellement pour s’impliquer dans une cause, pour être sensibilisée. Alors que l’être humain est capable d’aller dans l’espace, de dépenser des milliards pour faire la guerre, comment se fait-il que nous ne soyons pas encore capables de réparer les lésions de la moelle épinière, d’avoir un vaccin pour le sida, d’éradiquer le cancer, de guérir les personnes atteintes de Parkinson, Alzheimer et bien d’autres. Je sais que c’en est une parmi des milliers, mais même si mon père n’est plus là, en sa mémoire, pour les plus jeunes, pour les personnes qui s’en sortent, j’ai choisi ma cause.

Il faut trouver un moyen de permettre aux personnes victimes de lésions de la moelle épinière de remarcher un jour, de guérir. Personne, absolument personne, n’est à l’abri d’un accident bête et stupide qui le confinera à un fauteuil roulant. Il n’y aucune manière de s’en protéger. Mon père c’était en vélo, Christopher Reeve à cheval, d’autres en plongeant dans une piscine, certaines en surf, plusieurs en moto, auto et ainsi de suite.

Bien sur, ces personnes en fauteuil roulant ne sont pas des êtres humains amoindris, elles sont simplement différentes comme des milliards d’êtres humains sont différents les uns des autres. Au contraire, elles méritent notre admiration et surtout pas notre pitié. Elles méritent d’avoir accès au métro comme tout le monde, au transport aérien, au cinéma, à la conduite d’une voiture, aux centres commerciaux et surtout à un travail.

Dorénavant, je me demande si un fauteuil roulant peut passer, entrer et circuler à chaque endroit où je me trouve. Jusqu’au jour ou enfin, on aura trouvé ! Jusqu’au jour où enfin une blessure à la moelle épinière sera réparable et guérissable. Jusqu’au jour enfin où l’on ne dira plus aux personnes atteintes à la moelle épinière qu’elles ne pourront plus retrouver l’usage de leurs jambes et/ou de leurs bras. Et c’est pour ceci que je vais m’impliquer et participer pour que les recherches aboutissent. Je vous demande également de vous impliquer et de penser à faire un don pour la recherche sur la moelle épinière. Parce que chaque personne peut voir sa vie changer du jour au lendemain. Parce que demain ça peut être vous. Parce que ça n’arrive pas qu’aux autres…

Et en mémoire de mon papa, qui est mort ce 25 juin 2003 et qui repose maintenant parmi les anges. Je t’aime papa.

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4 Réponses

  1. Votre texte est extrêmement touchant et bien écrit.

  2. merci :)

  3. Je viens d’avoir un accident de vélo qui en beaucoup de points me semble similaire à celui de votre père et je tape ce commentaire affublé d’une minerve. Je voulais savoir : avait-il des cale-pieds ? Je pose cette question car j’ai le sentiment que l’utilisation de cale-pieds entraîne mécaniquement "le coup du lapin" en cas de blocage de la roue avant : En effet, les cale-pieds nous maintenant "solidaire" au vélo lors du blocage de la roue avant, on pique du nez comme pour partir en roulade, mais les mains restent crispées sur le guidon et on "oublie" de rentrer la tête. Sans cale-pieds, on part en vol plané au dessus du guidon, et on atterrit sur les mains et le cou reste relativement peu sollicité. Si tout cela est probable, j’informerai mes amis du danger potentiel de cale-pieds en VTT en descente.

  4. Jean-Marc : je crois que oui mais je n’en suis pas certaine. Sauf qu’il aurait mieux valu un coup du lapin. En partant en roulade, il s’est infligé la blessure à la moelle épinière. Fatal.

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